Le Sperrbrecher 134 (ex Falke)

Caractéristiques

 

Navire à vapeur de 72,5m de long, 10,18 m de large, 4,38m de tirant d’eau et déplaçant 997 tonneaux. Il est construit en tant que cargo en 1909, sous le nom de « Toreador » à Brème, un port de commerce allemand sur les bords de la Mer du Nord. Il est équipé d’une machine à vapeur triple expansion alimentée par deux chaudières. Sa vitesse de croisière est de 10 nœuds.

Le Sperrbrecher 134

Sa, ou plutôt "ses" carrières

 

Durant sa carrière civile où il effectue du cabotage, le navire va plusieurs fois changer d’armateur et de nom. En 1923 il reçoit son dernier nom civil : « Falke ». Il le gardera jusqu’au 1er octobre 1939 où, passant sous commandement militaire, il devient le Verposttenboot 104 en tant que patrouilleur. Il est alors basé à Kiel en Allemagne. La Kriegsmarine lui fait subir des modifications pour faire de lui un Sperrbrecher (briseur de blocus). Surarmés, notamment en DCA et équipés d'un bruiteur pour faire exploser les mines à distance, les missions principales de ces navires sont de sécuriser les chenaux de navigation et d’accompagner la sortie et le retour de missions des U-boots. Ainsi modifié, l’ex Falke devient alors le Sperrbrecher 134. Le 11 novembre 1940 il rallie la 6ème flottille de briseurs de blocus basée à Concarneau. Il aura pour mission de protéger les sous-marins qui entrent et sortent de la base sous-marine de Kéroman à Lorient. A ce poste, le Sperrbrecher 134 et ses marins connaitront les heures de gloire du début de la guerre où « les loups gris de Donitz » rentrent de mission victorieux et sans encombres. Mais le vent de la guerre tourne et rapidement, les chasseurs deviennent les chassés et, hors des alvéoles de la solide base sous-marine, une lourde escorte est indispensable, vitale, même. Bientôt, sous la pression de l’aviation alliée que plus rien n’arrête, les navires d’escorte eux-mêmes deviennent des proies presque faciles…

Naufrage

 

Nous somme le 8 août 1944. Le Sperrbrecher 134 est au mouillage à quelques encablures de Port Tudy, à Groix. La chaleur estivale de cette fin d’après-midi et les enfants qui se baignent non loin feraient presque oublier la guerre. Celle-ci ne va pourtant pas tarder à se rappeler au bon souvenir de l’équipage. Ayant décollé d’un aérodrome du Pays de Galles, 6 bombardiers britanniques « Halifax » sont en maraude avec dans leurs soutes des bombes de 250kg. Leur mission est simple : envoyer par le fond tout ce qui bat pavillon de la Kriegsmarine ! Volant à basse altitude, les appareils anglais approchent de l’ile de Groix… et ne tardent pas à repérer le navire allemand. Le « flight leader » donne immédiatement l’ordre d’attaquer. Sur le Sperrbrecher, l’alarme retentit et chacun s’active à son poste de combat. Les batteries anti-aériennes se déchainent. En vain. Les Halifax larguent leurs bombes. Aucune n’atteint directement le navire mais certaines explosent proche de sa coque. Les ondes de choc ouvrent de larges brèches dans la tôle rivetée. L’eau pénètre à grands flots et le navire s’incline rapidement. Malgré la gite, les servants d’une DCA continuent de faire feu sur les avions qui s’éloignent. L’attaque aura duré moins d’¼ d’heure. Si les bombardiers n’ont subi aucune perte, le Sperrbrecher 134 est lui en perdition. Ses marins l’abandonnent à son triste sort et gagnent à la nage l’ile de Groix. Ils sont tous sains et saufs. A ce stade de la guerre c’est presque une victoire qu’ils saluent par une chanson en remontant le port à pieds.

L'histoire du Sperrbrecher 134, ainsi que d'autres épaves du secteur de Lorient / Groix est racontée plus en profondeur dans "Naufrages en pays de Lorient", aux Editions Scyllias.

Qu'est-il devenu ?

 

Le Sperrbrecher 134 est autant connu, voire plus, sous son dernier nom civil. En effet, vous croiserez plus souvent des plongeurs qui l’appellent « le Falke ». D’autres, l’ayant sans doute plongé à mainte reprises, le surnomment « le Sperr’ » ! Quoi qu’il en soit, l’épave du Sperrbrecher est une des plus connues et des plus plongées du pays de Lorient. A cela plusieurs raisons : Premièrement, il est situé près de l’ile de Groix et s’y rendre en traversant la baie est un petit voyage fort agréable, surtout à la belle saison où les voiles plus ou moins colorées croisent les navires à passagers et autres pêche-promenades. Il est peu profond (à peine 25m) et donc accessible à presque tous les plongeurs. Cette profondeur et la taille de l’épave permettent d’en faire le tour tranquillement et de fureter à la recherche du passé naval et guerrier du navire. Aussi, l’épave, de par son histoire, comme le U-171, représente une partie du patrimoine de cette douloureuse période, ce qui attire quelques plongeurs férus d’histoire. De plus, étant à peu près à l’abri des gros coups de tabacs venus du large, son état de conservation est relativement bon avec par exemple une superbe proue à laquelle est encore accrochée la perche du bruiteur. A cela, ajoutez une belle faune bretonne (presque) impassible aux nombreux visiteurs palmés et vous obtenez une épave inscrite dans de très nombreux carnets de plongée, parfois à plusieurs reprises dans la même saison et ce malgré une visibilité pas toujours au rendez-vous. On ne peut quand même pas tout avoir…

La plongée du 5 septembre 2015

 

Quittant la surface baignée par la douceur de septembre et la vue sur Groix, Jean Phi’ et moi basculons par-dessus les boudins de L’Optimiste. Dès les premiers mètres, les particules donnent le ton : ce sera une plongée en eau verte et plutôt chargée. Mais même dans une telle ambiance, le Sperrbrecher vaut la visite. D’ailleurs le vert, pourrait-on dire, fait plus couleur locale et se marie bien avec celles de la faune. Après avoir admiré en contre plongée l’étrave qui ne fendra plus jamais la houle, nous baissons les yeux. Sur l’avant tribord, le « bruiteur » qui jadis servait à déclencher l’explosion des mines est maintenant posé inanimé sur le sable, à jamais silencieux. En levant le regard et en éclairant la coque, ce sont mille couleurs qui apparaissent ! Ce bord de l’épave est le domaine des corynactis. Levant encore un peu plus les yeux, nous croisons le regard d’un observateur… un beau St Pierre. Le jaune de ses écailles tranche joliment avec le vert ambiant. Il déambule tranquillement, se laissant approcher avant de s’éclipser.

 

Nous continuons la balade en traversant la cale avant. Si vous décidez vous aussi de vous y aventurer, sachez qu’ici le fond de cale est recouvert d’une épaisseur de vase qui ne demande qu’à s’animer et vous pourrir ainsi la visi. Il faut donc palmer sur des œufs et ne pas s’attarder dans les entrailles de l’épave. La zone machine est le repaire des tacauds dont un banc compact s’étire sur plusieurs mètres. Que seraient les épaves de l’ouest sans ces sympathiques petits poissons rayés ?! Snobés par les pêcheurs, ils font le bonheur des plongeurs… et aussi sans doute des congres. Si les chaudières sont bien visibles, la machine n’est plus. On distingue bien quelques tiges d’acier qui sembleraient être des bielles mais rien de convaincant. La cale arrière est elle aussi accessible. Comme à l’avant, la sensation particulière que procure la visite de l’intérieur d’une épave est à apprécier sans trop s’attarder et surtout sans s’accrocher aux ferrailles rouillées et ni aux câbles qui pendent çà et là. Un coup de lampe depuis l’extérieur suffit d’ailleurs à se faire une idée.

 

A l’extérieur, posé sur la tôle, trône ce qui ressemble à une grande roue avec un axe à sa mesure. C’est en fait un reste de plateforme de DCA. C’est LA particularité de l’épave, celle à ne pas louper si vous ne voulez pas vous sentir bête de retour sur un bateau où ont pris place de nombreuses palanquées, où la question vous sera presque sûrement posée "Tu l'as vue, la roue ?!". A l’extrême arrière, si la cage d’hélice est en partie encore là, dressée telle une potence attendant son condamné, il n’y a plus aucune trace de l’hélice qui a depuis longtemps été relevée. Dommage, les hélices ajoutent toujours un agréable côté naval à une épave. Retour vers le mouillage, un peu de palier et nous voici de retour à l’air libre, là même où le 8 août 1944, un combat inégal envoya le Sperrbrecher 134 devenir une épave.

 

 

Pascal

Galerie photos :

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Commentaires : 1
  • #1

    JM (samedi, 31 octobre 2015 09:06)

    Ça me rappelle les souvenirs d'un week end plongée à Larmor, belle histoire, récit de plongée parfait et toujours des photos splendides, malgré une visi pas toujours top.
    merci Pascal