Le V606

Caractéristiques

 

Il est construit comme chalutier à vapeur aux Chantiers Seebeck à Geestemunde (ville rattachée depuis à Bremerhaven au nord de l'Allemagne), il est lancé en 1923 sous le nom de Fladengrund. Long de 40m, il jauge 258Tx. En 1939 le navire est réquisitionné par la marine de guerre allemande. Il reçoit un canon de 88mm à l'avant ainsi que diverses pièces anti-aériennes de 20mm et devient le V708 ("V" comme "Vorpostenboot", c'est à dire "Patrouilleur" en allemand). Il est affecté à la 7éme flottille qui sera basée à Brest dès 1940. Au début de l'année 1944, il est transféré à la 6ème flottille basée à Saint-Nazaire et devient le V606. Ses missions seront alors de patrouiller au large de l'estuaire de la Loire et d'escorter les U-Boote qui partent en missions ou en reviennent.

Un chalutier armé, d'une taille sensiblement plus importante que le V606

Historique

 

Nous sommes le 26 avril 1944. Les V603 et V606 sont en patrouille de routine nocturne dans le sud de Belle Ile en Mer. Mais à ce stade de la guerre, pour l’occupant Allemand en poste embarqué sur la façade ouest, routine rime de moins en moins avec tranquillité ni même avec la garantie d'un retour au port sain et sauf. Pour les marins du V606, cela ne va pas tarder à se vérifier tragiquement.

 

Vers 3 heures du matin, les hommes de quart distinguent le bruit de moteurs d'avion qui semble se rapprocher puis s’éloigner pour se rapprocher de nouveau et ainsi de suite. Pas de doute c’est un avion ennemi en patrouille ! L'alerte est donnée et chacun prend son poste de combat. 20 minutes plus tard, les 2 patrouilleurs sont survolés par l'aéronef. Il s'agit d'un bombardier lourd quadrimoteur "Halifax". L'appareil de la RAF a décollé quelques heures plus tôt d'une base du Pays de Galles et il est en maraude nocturne à la recherche de proies battant pavillon à croix gammée, et tout spécialement les U-Boote. Depuis quelques mois ceux-ci rentrent de missions de préférence la nuit et en catimini afin d’éviter autant que faire se peut les patrouilles de la Royale Air Force qui la journée sont plus présentes et surtout bien trop efficaces. A peine un mois plus tôt à quelque milles de là, le U-976 et son équipage en ont fait l’amère expérience. Mais la nuit n’est pas exempte de dangers pour les unités de la Kriegsmarine et cette fois ci, malgré l'obscurité, les aviateurs Anglais repèrent les épais panaches de fumée noire des navires allemands. Le pilote incline le manche et effectue une manœuvre afin de survoler à nouveau la zone et voir qui se cache ainsi dans la nuit.

 

L'avion anglais fait un premier passage et largue des bombes éclairantes qui illuminent le ciel au-dessus des 2 navires. Ceux-ci deviennent alors clairement visibles. Pas de sous-marin, mais les 2 Vorpostenboot feront tout de même l’affaire pour les aviateurs de Sa Majesté en quête de victoires. Les marins allemands ouvrent immédiatement le feu. Les batteries anti-aériennes hurlent et les obus de 20mm déferlent vers le ciel étoilé en direction de l'avion ennemi. Insaisissable, celui-ci entame déjà un large virage pour refaire un passage qui promet d'être cette fois plus agressif que lumineux. Les servants redoublent d'ardeur afin de repousser l'assaillant. Peine perdue, celui-ci leur largue un chapelet de bombes. Deux d'entre-elles touchent le V606, pulvérisant le pont avant, le bordé bâbord et sans doute quelques marins. La mer s'engouffre aussitôt à grand flots par les énormes brèches et le patrouilleur s'enfonce en quelques secondes. Les soutes sans doutes vides, le bombardier victorieux s'éloigne. Le V603 vient au secours des naufragés et recueille le Capitaine et 16 de ses hommes. Quelques heures plus tard, deux escorteurs venus à la rescousse repêchent 2 autres survivants. 21 marins ne seront jamais retrouvés.

 

 

Peu plongée, car située loin des côtes, l'épave sera identifiée au début des années 2010 par une équipe de plongeurs de la région de Nantes / Saint-Nazaire dont André Meignen, Patrick Salvia, et Jean-François Biard, aidés par les recherches en archives d'Olivier Brichet (dessinateur d'épaves) qui en réalisera un article dans la revue Octopus en 2014.

Un bombardier Halifax

L’épave du V606 plongée le 31 juillet 2017

 

Une fois n'est pas coutume, c'est sur une épave qu'aucun d'entre nous ne connait que nous allons nous immerger. La route depuis Port-Joinville a été longue (31milles nautiques !) mais nous espérons tous trouver de l'eau claire et, surtout, une belle épave. Bascule arrière, Bruno, qui rêve du V606 depuis deux semaines s'enfonce immédiatement dans le bleu, suivi de Jean-Marc, je leur emboite la palme. Eric et Claire suivrons quelques minutes plus tard tandis que Michel assure notre sécu surface (Michel tu es notre ange gardien !). Malgré le relatif manque de lumière, l'acier est visible bien avant de toucher le fond, à quelques -53 mètres. La visibilité, sans être exceptionnelle, est somme toute supérieure à 15 mètres et l’ambiance bleue un peu sombre est très agréable. Nous sommes à la proue. Celle-ci, ouverte et couchée sur bâbord, déverse ce qui semble être des pierres de lest. Son canon de 88mm est totalement sorti de la coque et repose allongé en travers. A l'étrave, une fois de plus, un casier perdu retient prisonnier de nombreux crabes affamés. Jean-Marc, grand ami des crustacés sauvages, leur ouvre la porte et ils sortent immédiatement, heureux de retrouver la liberté et peut-être désireux de remercier ce plongeur providentiel ! Mais à cette profondeur, l'heure n'est pas à une trop longue admiration des crustacés si beaux et reconnaissants soient-ils et nous nous mettons en chemin de l'exploration, accompagnés de 3 ou 4 lieus du large.

 

Rapidement, le guindeau nous barre la route. Il est encore enroulé de sa chaîne. Quelques coups de palmes plus loin, une cuve reconverti en nid à congres, puis l'unique chaudière. Comme toujours en pareil cas, les foyers qui jadis avalaient les pelletées de charbon, font le bonheur de nombreux congres. Sur le V606, ils sont énormes ! La petite machine à vapeur est allongée, désarticulée. L'arbre d'hélice traverse un cours champ de débris et nous conduit vers la poupe, où il est encore en partie caréné. L’hélice, à demi-ensablée et encore bien sertie dans sa cage retient autour d’elle quelques tacauds que la lumière de nos lampe fait briller. Le safran, lui aussi toujours en place est allongé sur le sable et sur un vieux chalut pour son repos éternel. La mèche de safran s’en va traverser un reste de tôle puis rejoint le petit secteur de barre. L’ensemble, très esthétique voire poétique mérite bien quelques minutes d’arrêt et de calme afin de profiter pleinement de la scène où là comme sur toute l’épave, le bleu des congres serpente entre le sable et l’acier.

 

Nous approchons du temps qui nous est imparti en ce lieu qui n’est pas le nôtre et nous retournons tranquillement vers notre mouillage en longeant le bordé tribord dont il reste un beau morceau. De retour à la proue nous furetons une dernière minute à la recherche du passé du navire et découvrons quelques obus de 88mm dont certains éventrés laissent apparaitre leurs bâtonnets de cordite. Un dernier coup d’œil général et nous rendons leur tranquillité au V606 devenu magnifique récif artificiel et à ses habitants. Ces derniers n’ont sûrement pas conscience que leur havre de paix est dû à la folie des hommes qui se manifesta juste au-dessus il y a de cela 73 ans 3 mois, 5 jours et 12 heures environ…

 

Pascal

Vidéo :

Galerie photos :

Écrire commentaire

Commentaires : 0